La plénitude du vide (2005)
Compositeur: Jean-François Laporte
OEuvre-espace pour trompes-sax, totem-tu-yo, tu-yo graves, saxophones alto et baryton (60 min.)

Prix OPUS création de l'année.

À partir de « presque rien », construire une « totalité»; en libérant un lieu de ce qui l'habite, révéler toute sa grandeur; en encadrant un « vide », lui donner un sens. Avec très peu de moyens techniques, Jean-François Laporte fait une éloge, dans La plénitude du vide , à la grandeur du « petit », la richesse du «simple » : quelques tuyaux de cuivre et d'aluminium, des becs de saxophones, des membranes de latex et deux saxophones baryton aux clés fermées, le tout dans un discours continu où les unissons, prédominants, sont richement colorés de timbres, d'harmoniques et de battements naturels. Pourtant, de cette matière extrêmement rudimentaire, de ce « presque rien » mélodique, harmonique, rythmique, formel et instrumental, prend forme une oeuvre à grand déploiement qui occupe graduellement et naturellement l'Église Saint-Jean-Baptiste dans toute sa grandeur. Le son le plus simple serait-il susceptible d'animer l'espace le plus vaste? L'espace sonore et l'espace architectural laissent alors paraître une des particularités de leur rapport : le son semble avoir le pouvoir de révéler l'espace physique qu'il occupe plutôt que de le remplir - le vide demeure, mais se montre étonnamment plein...

Mais de quoi La plénitude du vide est-elle construite, si ce n'est de hauteurs et de rythmes? Tout simplement de timbres : Jean-François Laporte, ici comme dans l'ensemble de ses oeuvres, présente une musique de matière qui laisse le son évoluer naturellement, parfois dans des sentiers insoupçonnés, guidé par le souffle attentif des musiciens. Les instruments ayant tous une fondamentale fixe, l'apparente simplicité du discours global de l'oeuvre est donc soutenue par une extrême complexité de timbres et de modes de jeu : toute la matière sonore constituante de la pièce provenant presque exclusivement des générateurs (membranes et embouchures des différents instruments), les interprètes ont ici un défi de taille, alors qu'ils doivent laisser de côté la virtuosité mécanique habituelle (dextérité digitale) pour une virtuosité de l'écoute - appréhender puis diriger l'évolution du son à partir des subtilités du souffle.

Un tel discours place également les musiciens dans un rapport très particulier face au temps : le temps n'est pas ici compté, régi par une métrique quelconque - au contraire, la pulsation de base de la pièce étant établie par le rythme de la respiration, c'est plutôt le discours musical qui est ici soumis au temps, ce temps nécessaire à la mutation des timbres.   La plénitude du vide veut donc procéder à une forme de libération du temps et du son, voire même de la pensée, et ce, tant du côté de l'interprète que de l'auditeur : l'un comme l'autre est placé dans une situation d'écoute physique plutôt qu'intellectuelle, alors que toute mécanique ou tout jeu cérébral laisse place à la simple évolution naturelle des timbres. Avec cette libération, un vide est fait, un nouvel espace/temps est créé, entièrement disponible au déploiement du son.

Création : 28 février 2005, Église Saint-Jean-Baptiste, Montréal (Québec, Canada).